Quand l’argent des touristes quitte la destination : comprendre les fuites touristiques

2.11.26 | Actualités

Lorsqu’un voyageur dépense 1 000 euros pour un séjour, on pourrait penser que ces 1 000 euros bénéficient à l’économie de la destination. En réalité, seule une partie de cette somme y est effectivement créée ou captée.
Une partie peut rémunérer le transporteur aérien ou l’agence de voyages tandis qu’une autre peut revenir à un groupe hôtelier dont le siège et les propriétaires sont situés à l’étranger. Une autre encore sert à payer des produits importés : alimentation, boissons, équipements, matériaux, logiciels ou services. Et lorsque les entreprises présentes dans la destination versent des dividendes ou transfèrent leurs bénéfices à leurs propriétaires étrangers, une nouvelle partie de la valeur créée localement repart vers l’extérieur.

Ce phénomène est généralement désigné sous le terme de « fuite touristique » (tourism leakage). Il conduit à se poser la question :  quelle part de la richesse générée par le tourisme reste réellement dans le territoire, et qui en bénéficie ?


Les fuites touristiques : de quoi parle-t-on ?

Plusieurs mécanismes de fuite rendent le phénomène complexe à quantifier. Les organismes internationaux comme l’ONU, la Banque Mondiale ou l’OCDE distinguent notamment les fuites liées aux importations et celles liées à la structure même de l’activité touristique :

  • Dans une destination qui ne dispose pas de toutes les ressources nécessaires pour répondre à la demande des visiteurs, les hôtels et restaurants peuvent devoir importer une partie de leur alimentation, de leurs équipements ou de leurs services.
  • À cela peuvent s’ajouter les revenus qui repartent vers des entreprises étrangères : bénéfices de groupes internationaux, rémunérations de personnels non-résidents, commissions versées à des intermédiaires situés dans les pays d’origine des visiteurs ou revenus des compagnies aériennes étrangères.

Cela invite à regarder le prix d’un voyage non pas comme un bloc, mais comme une chaîne de valeur.

Sur un séjour vendu en France vers une destination lointaine, par exemple, le prix peut comprendre le transport aérien, les frais de fonctionnement et la marge du voyagiste, l’hébergement, les activités, les repas, les transports locaux, etc. Tout ce qui est payé à une entreprise située hors de la destination ne constitue pas à proprement parler une « fuite » au sens statistique : ces dépenses peuvent simplement ne jamais être entrées dans l’économie de la destination. Mais pour comprendre combien de la dépense du voyageur bénéficie effectivement au territoire visité, cette distinction est essentielle.


Combien reste-t-il réellement dans l’économie locale ?

Selon une estimation de la CNUCED largement reprise depuis 2010, les fuites économiques pouvaient représenter 40 à 50 % des recettes touristiques brutes dans de nombreux pays en développement, contre environ 10 à 20 % dans les économies plus diversifiées. Ces chiffres sont anciens mais donnent néanmoins un ordre de grandeur du problème identifié depuis plusieurs décennies, en particulier dans les économies très dépendantes du tourisme et disposant de chaînes d’approvisionnement moins développées.

Des travaux plus récents permettent de regarder le sujet autrement. L’OCDE utilise notamment une approche en «valeur ajoutée» pour mesurer ce que les dépenses des visiteurs génèrent réellement dans l’économie nationale. Selon cette approche, 89 % des exportations touristiques génèrent de la valeur ajoutée domestique dans les pays de l’OCDE, tandis que 11 % correspondent à de la valeur créée dans d’autres pays, notamment à travers les importations. Cela ne signifie pas que le « taux de fuite » est de 11 %. Les deux chiffres ne mesurent pas exactement la même chose. Mais cette approche montre que le tourisme est fortement connecté à des chaînes de valeur internationales, y compris dans les économies développées.

Et surtout, elle rappelle que la question des retombées économiques du tourisme ne concerne pas uniquement les pays du Sud. Elle se pose aussi dans les pays européens et dans les territoires où une partie des entreprises touristiques, des plateformes, des fournisseurs ou des investisseurs est détenue à l’étranger.


Qui bénéficie de la dépense touristique ?

Il est parfois plus intéressant de ne pas seulement demander quelle part de l’argent « reste » dans le pays, mais qui en bénéficie. Une étude citée par la CNUCED sur la Gambie et le Laos montre ainsi qu’une part relativement faible des dépenses touristiques atteignait les populations pauvres vivant dans les zones de destination : 14 % en Gambie et 27 % au Laos dans les études considérées.

Ce chiffre ne correspond pas à un taux de fuite mais, mais en se focalisant sur les retombées économiques pour les populations pauvres, il pose une question encore plus intéressante, celle de la répartition des retombées touristiques au sein même des destinations.  En effet, une même somme dépensée par un voyageur peut avoir des effets très différents selon qu’elle rémunère une entreprise locale, un salarié local, un agriculteur qui fournit un restaurant, une famille qui accueille des voyageurs, ou qu’elle finance principalement des achats importés et des bénéfices transférés à l’étranger.

La répartition des bénéfices est également une question sociale. Les femmes représentent 54 % de la main-d’œuvre touristique mondiale, selon l’Organisation mondiale du tourisme, mais elles sont davantage concentrées dans les emplois moins qualifiés, moins rémunérés et informels, et les entreprises touristiques sont détenues en très grande majorité par des hommes. Regarder les retombées du tourisme suppose donc aussi de s’intéresser à la manière dont la valeur est répartie entre les femmes et les hommes, entre catégories sociales et, selon les territoires, entre populations majoritaires et minorités.


Quand la propriété de l’entreprise change la donne

Le choix du type d’entreprise auprès de laquelle un voyageur dépense son argent peut avoir une incidence importante. Une étude menée à Bali sur 79 établissements a ainsi estimé les fuites économiques du secteur de l’hébergement à 51 % du chiffre d’affaires dans les hôtels 4 et 5 étoiles appartenant à des chaînes, contre 23 % dans les hôtels 4 et 5 étoiles indépendants, 12 % dans les hôtels 1 à 3 étoiles et 9 % dans les établissements non classés.

Ces chiffres ne peuvent évidemment pas être transposés à toutes les destinations ni à tous les hôtels, mais ils illustrent un mécanisme intéressant : à niveau de confort comparable, la structure de propriété et les chaînes d’approvisionnement peuvent modifier considérablement la part de la valeur qui reste dans l’économie locale. Choisir un hôtel indépendant, une maison d’hôtes ou un hébergement détenu localement peut donc avoir des effets économiques différents de ceux d’un établissement appartenant à un groupe international.

Cela ne signifie pas que tout établissement local achète localement ou rémunère correctement ses salariés, ni qu’une entreprise internationale ne peut avoir de fortes retombées locales. La propriété n’est qu’un élément parmi d’autres. Elle est néanmoins un élément déterminant à regarder.


Des difficultés particulièrement fortes dans les îles

Le phénomène peut être amplifié dans les petites économies insulaires. Une destination qui accueille beaucoup plus de visiteurs qu’elle ne compte d’habitants ne dispose pas nécessairement de la capacité agricole, industrielle ou logistique nécessaire pour fournir tous les produits consommés par ces visiteurs. Les hôtels peuvent alors importer une grande partie de leur alimentation, leurs boissons, leurs équipements ou leurs matériaux, voire leur main d’œuvre. Une partie importante de la dépense touristique repart ainsi vers les économies qui fournissent ces produits. Dans les Caraïbes, des travaux ont ainsi estimé que 30 à 80 % des dépenses touristiques pouvaient ne pas rester dans les économies nationales, selon les destinations et les modèles touristiques. Les difficultés sont particulièrement importantes lorsque le tourisme repose sur des modèles fortement intégrés et dépendants de fournisseurs internationaux.

L’enjeu est donc double : développer les capacités de production locales lorsque cela est possible, mais aussi construire des relations commerciales permettant aux entreprises touristiques de s’approvisionner localement.


Le tourisme peut-il être conçu pour retenir davantage de valeur dans les destinations ?

Oui, et c’est précisément là que les choix des professionnels et des voyageurs prennent leur importance. Pour un professionnel du tourisme, réduire les fuites peut passer par de nombreuses décisions : 

  • Travailler avec des entreprises et des partenaires locaux ;
  • Privilégier les achats locaux lorsque l’offre existe ;
  • Développer des relations durables avec les producteurs et prestataires du territoire ;
  • Rémunérer correctement les travailleurs et les partenaires ;
  • Favoriser la propriété locale des activités touristiques ;
  • Permettre à des personnes ou organisations habituellement éloignées des retombées touristiques d’accéder au marché ;
  • Soutenir les initiatives collectives locales (les organisations de l’économie sociale et solidaire) ;

Pour un voyageur, cela peut commencer par des questions très concrètes : qui possède cet hébergement ? Qui travaille ici ? D’où viennent les produits servis ? Qui organise les activités ? Quelle part du prix de mon voyage rémunère les partenaires locaux ? Il ne s’agit pas de demander au voyageur de devenir économiste avant de partir en vacances mais de prendre conscience que ses choix de consommation contribuent à dessiner l’économie touristique du territoire.


Dans le tourisme équitable, on regarde où va l’argent 

Au sein de l’ATES, cette question est au cœur du Label Tourisme Équitable. L’objectif n’est pas simplement de vérifier qu’un voyage génère des retombées économiques dans une destination, mais d’examiner les mécanismes qui permettent à cette valeur d’être réellement captée et répartie de manière plus équitable.

  • Cela passe notamment par l’attention portée à la propriété des hébergements et des activités, aux achats et aux chaînes d’approvisionnement, aux rémunérations, à la nature des partenaires locaux et à leurs relations avec les opérateurs touristiques.
  • Le label prend également en compte la capacité du tourisme à faire travailler des acteurs qui bénéficient habituellement peu de ses retombées, ainsi que la contribution à des fonds de développement destinés aux territoires et aux populations locales.
  • Un autre principe est particulièrement important : la transparence du prix. Les opérateurs engagés dans le Tourisme Équitable travaillent avec leurs partenaires sur la répartition du prix du séjour, avec des grilles tarifaires et une information suffisamment détaillée pour comprendre ce que rémunère chaque prestation. Cette transparence permet de construire des prix cohérents pour les différents acteurs, mais aussi de donner aux partenaires des éléments pour négocier leurs conditions commerciales.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de chercher à « faire venir plus d’argent » dans une destination. Il s’agit de créer les conditions pour que les personnes qui produisent, accueillent, accompagnent et font vivre le tourisme puissent avoir une véritable capacité à tirer parti de l’activité touristique.


Et vous, où va l’argent de votre voyage ?

La prochaine fois que vous réserverez un séjour, posez-vous quelques questions : Qui a conçu le voyage ? Qui le commercialise ? Qui possède l’hébergement ? Qui travaille sur place ? Qui fournit les repas ? D’où viennent les produits ? Qui organise les activités ? Et surtout, quelle part du prix que je paie contribue réellement à l’économie du territoire que je visite ?

Une chose est certaine : toutes les dépenses touristiques ne se valent pas. À prix égal pour le voyageur, elles peuvent produire des effets très différents selon les entreprises choisies, leur propriété, leurs fournisseurs, les personnes qu’elles emploient et les relations qu’elles construisent avec le territoire. « Où va cet argent, et qui en bénéficie ? » est l’une des questions essentielles pour construire un tourisme qui contribue réellement au développement des territoires.