Du “voyage-déplacement” au “voyage-expérience” : quels chemins pour un tourisme équitable et compatible avec la transition bas-carbone ?

5.10.26 | Actualités

Le 25 mars 2026, l’Association pour le Tourisme Équitable et Solidaire (ATES) réunissait à l’Académie du Climat une trentaine de participant·es issu·es d’univers variés : voyagistes du commerce équitable, voyagistes spécialistes des séjours en train, représentant·es de comités sociaux et économiques (CSE), institutions touristiques, expert·es des transports et porteur·euses de projets engagés.

L’objectif de cette rencontre : réfléchir collectivement aux conditions d’émergence d’une offre touristique conciliant justice sociale et responsabilité climatique.

Cette réflexion part d’un constat simple, mais inconfortable : le tourisme équitable est né d’une volonté de contribuer à un développement plus juste des territoires et des populations marginalisées par les échanges internationaux. Historiquement, cette ambition s’est principalement incarnée dans des voyages lointains, favorisant la rencontre interculturelle et le soutien économique à des communautés du Sud.

Dans le même temps, l’urgence climatique impose une réduction rapide des émissions liées au transport aérien, qui représentent aujourd’hui la principale source d’impact carbone du tourisme. Ce temps d’échange a permis aux participants.es de se réfléchir collectivement à la réponse face à l’impératif climatique tout en maintenant les promesses du tourisme équitable, tout en réfléchissant aux responsabilités individuelles et collectives face à  cette réalité.

La synthèse complète est disponible au téléchargement directement ici.

      Le tourisme équitable : des opportunités intéressantes

      Durant plusieurs décennies, l’industrie touristique s’est construite autour d’une promesse dominante : aller toujours plus loin, plus vite et plus souvent. La performance du voyage s’est progressivement mesurée en fonction du nombre de destinations visitées, du gain de temps réalisé pendant les transports et de l’accumulation d’expériences concentrées sur une durée toujours plus courte.

      Cette logique a profondément façonné l’ensemble du secteur : ainsi, les compagnies aériennes ont démocratisé l’accès aux destinations lointaines, tandis que les agences ont construit des itinéraires sur-optimisés afin que les voyageurs.euses puissent cocher un nombre maximal de cases. Néanmoins, ce modèle montre désormais ses limites. Les tensions géopolitiques actuelles fragilisent l’accès à certaines destinations, tandis que les contraintes climatiques ne peuvent plus être ignorées.

      Parallèlement, les aspirations des voyageurs évoluent. Les attentes se déplacent progressivement vers des formes de voyage davantage centrées sur l’immersion, la rencontre, la qualité de l’expérience et la connexion aux territoires plutôt que sur l’accumulation de destinations, ce qui représente une véritable opportunité pour le tourisme équitable. 

      Les voyageurs, en quête d’une nouvelle forme de voyage

      Les motivations réelles des voyageurs.euses sont pourtant bien éloignées des discours autour de la transition écologique. En effet, une réalité émane : la promesse d’un séjour bas-carbone ne donne pas envie de voyager. En effet, très peu de personnes choisissent une destination ou un mode de voyage pour faire attention à leurs émissions de carbone. Même parmi les clientèles sensibilisées, les motivations premières restent ailleurs : on cherche des rencontres plus authentiques, de l’immersion culturelle du dépaysement et un sentiment d’évasion.

      Ce qui fait la valeur d’un voyage demeure avant tout l’expérience humaine. Les voyagistes présents ont également souligné l’importance croissante d’une autre attente : la tranquillité d’esprit . Dans un contexte international marqué par les crises sanitaires, géopolitiques ou climatiques, les voyageurs accordent une valeur croissante à la sécurisation du voyage, au conseil et à la confiance. C’est précisément sur ce terrain que les agences conservent un rôle essentiel. Non pas seulement vendre une destination, mais réduire la complexité : rassurer, faciliter et accompagner.

      L’importance de réenchanter le déplacement

      Une idée a traversé l’ensemble des ateliers, peut-être la plus importante du séminaire : pour réussir la transition bas-carbone du tourisme, il faut cesser de considérer le déplacement comme un simple moyen d’accéder à une destination. Le déplacement doit (re)devenir une expérience de voyage en lui-même.
      Cette évolution est particulièrement visible autour du train. Les participants ont souligné que les clientèles attirées par les voyages ferroviaires ne sont pas nécessairement motivées par le climat.

      Les voyageurs qui optent pour le train ou les mobilités douces recherchent l’expérience du trajet et de l’itinérance, mais aussi les rencontres spontanées et la sensation d’aventure procurée par le voyage ferroviaire. Cette réflexion conduit à une inversion de perspective : au lieu de construire un voyage autour d’une destination unique, il devient possible de construire une expérience autour d’un cheminement. Le trajet devient alors une partie du récit.

      Réinventer la proximité… sans renoncer au dépaysement

      Parmi les pistes explorées au cours du séminaire, le développement d’offres de proximité apparaît comme l’une des voies les plus évidentes pour réduire l’empreinte carbone du tourisme. Pourtant, les participant·es ont souligné qu’il s’agit probablement de l’un des défis les plus complexes à relever, car la proximité souffre encore d’un imaginaire défavorable.

      Dans les représentations collectives, partir loin reste souvent associé à la réussite du voyage : en outre, l’éloignement géographique demeure un marqueur de dépaysement, d’aventure et de prestige social. Les réseaux sociaux renforcent parfois cette tendance, en valorisant des destinations lointaines et spectaculaires au détriment d’expériences plus discrètes mais tout aussi riches. Le défi consiste donc à rendre la proximité désirable.

      Les échanges ont montré que cette attractivité ne peut pas reposer sur un discours environnemental seul : présenter un séjour comme plus vertueux ou moins carboné ne suffit généralement pas à déclencher l’envie de partir. À l’inverse, plusieurs leviers apparaissent particulièrement prometteurs, comma la valorisation des rencontres humaines, la découverte de patrimoine sméconnus ou l’originalité des expériences proposées.

      Les réseaux d’accueil paysan, les initiatives de tourisme alternatif en Europe, les projets associatifs locaux ou les formes émergentes de tourisme régénératif démontrent qu’il est possible de vivre des expériences profondément transformatrices sans traverser plusieurs continents. Cette réflexion invite également à reconsidérer la notion même de dépaysement. À cet égard, les acteurs du tourisme équitable disposent d’un savoir-faire précieux. Depuis de nombreuses années, ils construisent des voyages centrés sur les relations humaines plutôt que sur la seule consommation de sites touristiques. La transition bas-carbone pourrait ainsi constituer une opportunité pour réaffirmer cette spécificité.

      Réinventer le lointain, plutôt que de l’abandonner

      Les débats ont également montré les limites d’une opposition simpliste entre tourisme de proximité et tourisme lointain. Pour les membres de l’ATES, le voyage international reste porteur d’enjeux essentiels, car il permet notamment :

      • des rencontres interculturelles profondes,
      • le soutien des territoires dont une partie des revenus dépend du tourisme,
      • de favoriser l’ouverture au monde et la compréhension mutuelle,
      • de constituer un levier de développement économique pour des communautés marginalisées.

      La question n’est donc pas de supprimer les voyages lointains, mais de les transformer pour en faire des expériences rares. Les participant·es ont souligné l’émergence d’une logique nouvelle : passer d’un modèle fondé sur la fréquence des déplacements à un modèle fondé sur l’intensité de l’expérience. Plusieurs participant·es ont également insisté sur la nécessité de sortir d’une lecture exclusivement carbone du tourisme. La réduction des émissions constitue évidemment un objectif incontournable, mais elle ne peut être le seul indicateur de décision : les impacts sociaux, culturels et économiques positifs doivent également être pris en compte.

      Cette réflexion ouvre la voie à une approche plus complète de la responsabilité touristique, capable d’intégrer simultanément les dimensions environnementales et sociales.

      Une transition qui ne peut reposer sur les seuls voyagistes

      Plusieurs priorités d’action peuvent désormais être identifiées.

      Pour les voyagistes

      L’un des constats les plus largement partagés au cours du séminaire concerne les limites du pouvoir d’action des agences de voyages. Les voyagistes peuvent faire évoluer leurs offres, expérimenter de nouveaux produits, sensibiliser leurs clientèles, ou encore intégrer des critères environnementaux dans leurs pratiques, mais ils ne contrôlent ni les infrastructures de transport, ni les politiques tarifaires, ni les mécanismes fiscaux, ni les imaginaires collectifs qui orientent la demande.

      Cette réalité invite à considérer la transition comme une responsabilité collective : si les agences de voyages peuvent encourager les séjours plus longs, construire des offres de proximités désirables ou développer des récits fondés sur la rencontre et l’immersion, elles ne sont pas les seuls tributaires des choix des voyageurs.euses. C’est pourquoi il est primordial que les CSE et les pouvoirs publics puissent également apporter leur pierre à l’édifice.

      Pour les CSE

      En travaillant étroitement avec les agences de voyage, les CSE peuvent également influer sur la transition bas-carbone du tourisme auprès de leurs salariés et collaborateurs : par exemple, en intégrant les critères environnementaux et sociaux dans les politiques vacances, en encourageant les séjours plus long, et en faisant évoluer le cahier des charges des appels d’offres.

      Pour cela, les CSE doivent adopter un changement de posture, et ne peuvent plus être considérés uniquement comme des distributeurs de prestations : ils doivent devenir de véritables acteurs des politiques de vacances.

      Pour les pouvoirs publics

      L’implication active des pouvoirs publics est essentielle pour opérer un véritable changement de paradigme au sein de l’insdutrie touristique. Par exemple, le soutien aux infrastructures ferroviaires pourrait encourager les voyages en train, tout comme le développement de liaisons internationales bas-carbone. Eneffet, il est primordial que les les territoires engagés dans des démarches de tourisme durable puissent être soutenus et accompagnés.

      L’action publique apparaît comme une condition indispensable pour rendre les choix les plus vertueux également les plus accessibles : cependant, leur absence lors du séminaire de mars dernier n’a pas permis d’engager un dialogue avec eux.

      En conclusion

      Les voyageur·euses continueront à rechercher l’aventure, l’émotion, la rencontre et le dépaysement. Le défi consiste à faire émerger des formes de voyage capables de répondre à ces aspirations tout en respectant davantage les limites écologiques de la planète.
      Dans cette perspective, le tourisme équitable dispose d’atouts considérables : parce qu’il place depuis toujours la rencontre humaine au cœur du voyage,valorise l’immersion plutôt que la consommation, et qu’il considère déjà le voyage comme un outil de transformation sociale.

      Les réflexions présentées s’inscrivent dans une démarche concrète engagée depuis plusieurs années par les membres de l’ATES. Conscient·es des tensions entre solidarité internationale et impératifs climatiques, les voyagistes du tourisme équitable ont engagé un travail collectif d’analyse, d’expérimentation et d’amélioration continue. Cette démarche a notamment conduit à renforcer progressivement les critères environnementaux intégrés au label Tourisme Équitable, aux côtés des exigences historiques relatives à la juste rémunération des partenaires, à la gouvernance locale, au respect des cultures et au partage équitable des retombées économiques.

      Ces questions et sujets évoqués lors du sémianiresne disposent pas encore de réponses définitives, mais elles montrent qu’une transition juste du tourisme ne pourra émerger qu’à travers des démarches collectives, expérimentales et sincères associant professionnel·les, voyageur·euses, territoires, entreprises et pouvoirs publics. Le tourisme équitable entend pleinement contribuer à cette réflexion et à cette transformation.

      Pour aller plus loin