Surtourisme et tourismophobie : sortir de l’impasse en réinventant le modèle touristique 

8.06.26 | Actualités

Le tourisme reste l’une des activités humaines les plus puissantes pour relier les cultures, stimuler les économies locales et favoriser la compréhension mutuelle. Mais depuis plusieurs années, son essor spectaculaire nourrit aussi tensions et crispations. De Barcelone à Venise, en passant par Bali ou Dubrovnik, les images de foules compactes, les pancartes « Tourists go home » et la flambée des loyers alimentent un même diagnostic : celui du surtourisme. 

Face à ces dérives, le débat public tend parfois à se polariser entre deux caricatures :

  • d’un côté, un tourisme de masse accusé de tous les maux,
  • de l’autre, une vision idéalisée d’un écotourisme confidentiel réservé à une élite.

Pourtant, réduire la discussion à cette opposition est une impasse, car le vrai problème n’est pas tant le nombre de voyageurs que le modèle mercantiliste qui façonne l’industrie touristique. 

Surtourisme : un phénomène systémique, pas une affaire individuelle 

Le géographe Rémy Knafou définit le surtourisme comme une présence jugée excessive de touristes, au point de nuire à la société locale et à l’environnement. Les conséquences négatives du tourisme sont réelles : pollution, congestion urbaine, hausse des prix locaux, précarité du logement, dégradation des écosystèmes et sentiment de dépossession culturelle. 

Mais il serait trop simple (et profondément injuste) de transformer les touristes en boucs émissaires : 

  • Les visiteur·euse·s n’ont pas inventé les locations de courte durée, qui assèchent le parc de logements et transforment des villes entières en villes fantômes pendant la saison creuse.
  • Ils n’ont pas conçu les plans marketing mondiaux qui concentrent les flux sur quelques « spots incontournables ». 
  • Ils ne sont pas responsables de la fiscalité avantageuse accordée à certaines chaînes hôtelières, au détriment des commerces locaux. 

La notion même de “tourisme responsable” renvoie à la responsabilité individuelle des consommateur·rice·s et à celle des opérateurs touristiques, alors même que celles et ceux-ci évoluent dans un système global. 

Le vrai moteur du surtourisme, c’est un système capitaliste qui privilégie la quantité sur la qualité, et la croissance rapide sur la durabilité. Comme le rappellent plusieurs chercheurs, le tourisme contemporain est le produit d’un pétrole longtemps abondant et bon marché, au service d’une minorité de l’humanité ayant pu accéder à ce privilège. C’est aussi le fruit de politiques publiques court-termistes, qui continuent de mesurer le succès en nombre d’arrivées plutôt qu’en bien-être des populations. 

Tourismophobie : le symptôme d’une fracture sociale et territoriale 

Le rejet croissant des touristes dans certaines destinations a donné naissance au terme tourismophobie. Derrière les pancartes hostiles, il y a des habitant·e·s exaspérés par la perte de leur cadre de vie au profit de touristes uniquement de passage.
Mais il y a aussi un danger : celui de faire glisser le débat vers une confrontation stérile entre “locaux” et “étrangers”.
 

En réalité, ce rejet traduit surtout une injustice profonde dans la répartition des bénéfices. Les coûts environnementaux, sociaux et culturels sont supportés par les habitant·e·s, tandis qu’une part considérable des profits est captée par une poignée d’acteurs globaux : comme les plateformes de réservation, les grandes chaînes hôtelières, les investisseurs immobiliers, ou encore les groupes de transport. 

Autrement dit : ce n’est pas un problème de personnes, mais de système.

Locaux et visiteurs subissent ensemble les conséquences d’un modèle extractif qui transforme les territoires en produits de consommation et ne laisse pas de place aux attentes et à la participation de la population locale à la prise de décisions. 

Démonter quelques idées reçues sur le tourisme de masse 

Avant de jeter l’opprobre sur les foules de voyageur·euse·s, rappelons une réalité trop souvent oubliée : 

  • Le tourisme a longtemps été un privilège élitiste. La majorité de la population mondiale n’a toujours tout simplement pas les moyens de voyager. À ce jour : seulement 11 % de la population mondiale voyage ou a déjà voyagé à l’étranger. Aujourd’hui, l’avènement de voyages plus accessibles a représenté une conquête sociale, ouvrant à des millions de personnes la possibilité de découvrir d’autres horizons. 
  • Appeler à “moins de touristes” sans nuance revient à vouloir réserver à nouveau le voyage à une minorité. Derrière les discours prônant “moins mais mieux”, il y a parfois le risque de reconstruire des frontières invisibles, excluant les classes populaires d’un droit au voyage conquis de haute lutte. 
  • Tous les modèles de niche ne sont pas exempts d’impacts. L’”écotourisme” ou le “tourisme hors des sentiers battus” peuvent aussi dégrader des écosystèmes fragiles, si aucune régulation ni gouvernance locale n’encadre les pratiques. Souvent, le “tourisme responsable” est une excuse pour monter en gamme et exclure une partie de la population au pouvoir d’achat plus faible. 

Ce n’est donc pas le nombre en soi qui pose un problème. Les solutions à une surfréquentation ponctuelle sont connues : aménagements, régulation des flux, quotas. Le vrai défi est donc de changer de modèle. Et c’est précisément ce que propose le tourisme équitable : un cadre collectif où l’équilibre entre habitant.e.s, voyageur.euse.s et environnement est pensé dès le départ, et non ajouté a posteriori comme une rustine. 

Quelles responsabilités ? 

Les pouvoirs publics

De nombreux gouvernements continuent de raisonner en volume, multipliant infrastructures et incitations sans se soucier de la capacité de charge des territoires. Or, sans régulation claire (plafonnement des visiteurs dans les zones sensibles, taxation juste des plateformes de location, encadrement de l’immobilier touristique, plafonnement de la capacité des aéroports), aucune stratégie de durabilité n’est crédible. 

Les acteurs privés

Les grandes plateformes et promoteurs immobiliers ont une responsabilité majeure dans la spéculation. Les agences de voyages conventionnelles, en copiant les mêmes produits standardisés, saturent les mêmes espaces. Les campagnes marketing internationales, en répétant les “10 choses à voir absolument”, alimentent la concentration géographique des flux. 

Les professionnel·le·s du secteur

Hôtels, agences, opérateurs réceptifs ont un rôle clé à jouer dans la transition : diversifier les offres, intégrer les communautés locales, repenser les circuits de distribution, garantir des conditions de travail décentes. Le tourisme équitable leur offre un cadre éprouvé pour mettre en œuvre ces changements, avec des critères clairs et une gouvernance partagée. 

Vers un tourisme réconcilié : équité, solidarité et régénération 

Au sein de l’ATES, nous défendons une conviction simple : la réponse au surtourisme et à la tourismophobie passe par le tourisme équitable.

  • Pour les voyageur·euse·s, cela signifie des expériences authentiques, respectueuses et enrichissantes, qui dépassent le simple consumérisme hédoniste. 
  • Pour toutes les personnes impliquées dans l’accueil touristique, c’est un tourisme choisi, créateur d’emplois décents et de fierté patrimoniale. 
  • Pour les territoires, c’est une gouvernance partagée où les décisions stratégiques se prennent avec et pour les communautés locales. 

En pratique, le tourisme équitable est déjà une réponse concrète. Partout dans le monde, des initiatives montrent qu’il est possible de : 

  1. Définir des capacités de charge et les respecter. 
  1. Redistribuer équitablement les bénéfices, grâce à des partenariats solidaires et à des circuits courts. 
  1. Impliquer les communautés dans la planification touristique, en leur donnant un réel pouvoir de décision. 
  1. Éduquer les voyageurs·euse·s, non pas en les culpabilisant, mais en les accompagnant vers des pratiques conscientes. 
  1. Diversifier les destinations et les offres en s’appuyant sur les habitants, médiateur·rice·s et passeur·euse·s de culture. 

Conclusion : changer le système, pas accuser les personnes 

Le surtourisme n’est ni une fatalité ni une affaire de “trop de touristes”. C’est le produit d’un modèle économique extractif, qui a privilégié la croissance à court terme sur l’équité et la durabilité. 

  • Les touristes ne viennent pas pour détruire un lieu, mais pour le découvrir et y passer un bon moment. 
  • Les habitant·e·s ne rejettent pas les voyageur·euse·s en tant que tel·le·s, mais un système qui fragilise leur quotidien. 
  • Les professionnel·le·s du secteur ne sont pas condamnés à reproduire ce modèle : ils ont au contraire le pouvoir de le transformer. 

Réconcilier tourisme et habitant.e.s passe par un changement de paradigme : régulation publique forte, gouvernance partagée, recours privilégié aux opérateurs touristiques de l’économie sociale et solidaire, redistribution équitable, et mise au centre des valeurs humaines et environnementales. 

Le surtourisme et la tourismophobie ne sont pas une fatalité. Un tourisme équitable, solidaire et régénératif est possible – à condition de s’attaquer aux vraies causes. Le tourisme équitable n’est pas une utopie : c’est déjà une réalité qui montre la voie. En le choisissant, chaque voyageur.euse.e devient acteur.rice. du changement et contribue à construire un tourisme qui profite à toutes et tous. 

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